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Drogue récréative ou thérapeutique ? L’ayahuasca, alliée secrète du tourisme… chamanique

“Aya”, cactus à mescaline, LSD, champignons hallucinogènes… et si les substances psychédéliques devenaient nos nouveaux médicaments ? Premier volet de notre enquête sur le grand renouveau des psychédéliques.

“La première fois que je suis parti, je me suis vu en double, comme si je me levais tout en restant assis. Puis, je m’élevais dans le ciel et je voyais mon corps dans la pièce.” Stan*, ingénieur du son, 37 ans, avait tout pour être heureux, mais ne l’était pas. Les séances chez le psy n’avaient pas aidé. La thérapie énergétique non plus. Stan ne “kiffait pas”. Stan était en semi-dépression.

Une amie à lui avait suivi un rituel d’ayahuasca en Suisse et en était sortie dithyrambique. Stan appela le chaman, le trouva “cohérent” et s’inscrivit à la session suivante. “J’arrive un vendredi d’hiver, en fin de journée, dans une maison de campagne. Nous sommes une quinzaine, avec deux chamans et un assistant. Il y a une salle avec un feu de cheminée, un autel avec des statues, des photos, des bougies et des matelas posés contre les murs.”

Un liquide noirâtre “au goût de réglisse et de soja, avec une texture terreuse” leur est distribué tandis que le chaman et ses assistants chantent et jouent de différents instruments de musique. Personne ne se parle, et les uns partent à la suite des autres. Ça vomit, ça hurle, ça crie, ça rit, ça gémit. “Il y a même des hurlements de douleur autour de moi, mais ça ne me fait pas peur car je sais que c’est un mal pour un bien.”

Régime sans café, ni alcool ni sexe

Après sept heures de voyage qu’il se refuse à détailler par pudeur, Stan redescend sur terre, en Suisse. Il est 2 h du matin, l’heure de se mettre au lit. Le lendemain, chacun·e débriefe son expérience au petit-déjeuner, avant une seconde séance le soir même.

L’ayahuasca ne se prend que de nuit, au moment où les ombres engloutissent le monde, où la vision se trouble, où les contours se brouillent, où rôdent craintes et fantômes, car le jour risquerait de tout briser. Et se prend à jeun, ou après avoir suivi un régime rigoureux imposé par celui qui conduit la cérémonie, le chaman, souvent sans café, ni sel, ni alcool, ni sexe d’ailleurs. L’ayahuasca serait jalouse, pourrait s’agacer de sentir les restes d’un orgasme dans le corps de celui ou celle qui la reçoit…

“L’aya”, pour les intimes, est le résultat d’un savant mélange de deux ingrédients récoltés en Amazonie : d’une part, les feuilles de Psychotria viridis, une plante de la même famille que le caféier contenant un puissant psychotrope naturel, le DMT ; d’autre part, la liane ayahuasca, dont l’écorce permet l’action du DMT, naturellement empêché lorsqu’il est pris par voie orale par l’une de nos enzymes.

Existant, pourrait-on dire, depuis “la nuit des temps”, l’aya participe depuis quelques années au grand renouveau des substances psychédéliques. LSD, champignons hallucinogènes, cactus à mescaline, iboga, DMT ont le vent en poupe aux États-Unis et en Europe, où s’organisent d’ailleurs des rituels d’ayahuasca.

“Ce n’est pas une drogue mais dix ans de psychanalyse en une nuit. Le degré de violence ressenti dépend de ce que tu as à régler.” Stan

Si le DMT est interdit depuis la convention de 1971 sur les substances psychotropes adoptée par la Conférence des Nations Unies, certains pays multiplient les demandes de dérogations concernant le breuvage lorsqu’il est utilisé “traditionnellement par certains groupes restreints bien déterminés à l’occasion de cérémonies magiques ou religieuses” (selon l’article 32 de la convention). C’est le cas du Brésil, où l’ayahuasca est dépénalisée en tant qu’objet de culte depuis 2004, et du Pérou, où les usages du breuvage sont inscrits au patrimoine culturel depuis 2008.

Les États-Unis l’autorisent dans un cadre “religieux” depuis 2006, et ont entraîné à leur suite l’Australie, l’Italie, les Pays-Bas ou encore l’Espagne. En France, l’ayahuasca est strictement interdite (en 2018, un chaman péruvien et un Français étaient condamnés à deux mois de prison ferme pour en avoir importé six kilos dans des bouteilles). Une aberration pour ses disciples qui louent ses vertus thérapeutiques.

“Ce n’est pas une drogue mais dix ans de psychanalyse en une nuit, martèle Stan. Le degré de violence ressenti dépend de ce que tu as à régler. Mais quoi qu’il arrive, c’est positif. Tu as enfin l’occasion de voir tout ce qui était planqué sous le tapis.” L’ayahuasca provoque des hallucinations, exacerbe les sensations et émotions, fait ressurgir des souvenirs et revivre des traumatismes.

Dans un épisode du podcast Tourista qu’il coanime avec Marie de Brauer – disponible sur les plateformes de streaming –, le journaliste et humoriste Maxime Musqua raconte comment un burn out mélangé à une rupture corsée et des thérapies peu concluantes l’ont amené à faire un séjour d’ayahuasca près de Katmandou, au Népal, avec une trentaine de personnes de nationalités et d’âges différents.

“J’appréhendais parce que j’avais déjà testé les champis qui m’avaient mis en boule dans un lit, à me demander quand est-ce que ça s’arrêterait… Mais j’avais confiance en l’équipe puisqu’une amie avait fait la même retraite l’année précédente. Et puis j’ai vécu tellement de nuits d’insomnie et de dépression que je me suis dit : au pire, c’est une nuit de merde de plus. Il fallait que je tente le coup.”

Maxime passe sa première nuit à pleurer et bâiller. La deuxième à se prendre pour un gorille, montant la garde devant la yourte où se déroule la cérémonie. C’est la troisième qui se révèle la plus intense. “Je me suis dit : c’est ça la mort !” Maxime ne se sent plus être Maxime. “Mon corps évoluait mais je n’y étais plus, et ce n’était pas grave. Aucun stress.” Maxime finit par redescendre et ne regrette pas l’expérience.

“L’ayahuasca te transmet des messages qui ne sont pas d’ordre intellectuel et agit à cet endroit-là que ton cerveau ne maîtrise pas.” Mai Hua

Parmi les helpers alors présent·es pour assister le chaman figure Mai Hua, documentariste passionnée par l’ayahuasca depuis cinq ans et le début de son histoire d’amour avec Jerry, thérapeute londonien à l’origine de ces cérémonies. “Ce n’est pas une party drug. Ce n’est pas l’ecsta que tu vas prendre pour t’éclater en soirée. C’est un travail sur ton âme”, nous explique-t-elle devant son café crème, à la terrasse parisienne où on l’a rejointe.

D’une voix posée, elle raconte les incestes ayant touché plusieurs membres de sa famille, sa relation difficile à sa mère, son besoin de s’en sortir, et vite, avec ses deux enfants. “L’ayahuasca te transmet des messages qui ne sont pas d’ordre intellectuel. C’est comme quand on te dit ‘fumer tue’. Ouais, OK, mais tu l’allumes quand même ta clope, dirigée par ce nœud d’anxiété. L’ayahuasca agit sur ce nœud, à cet endroit-là que ton cerveau ne maîtrise pas.”

Déconseillé aux schizophrènes et aux personnes sous antidépresseurs

Mai Hua transmet son expérience mais n’essaie pas spécialement de convaincre, persuadée que consommer de l’ayahuasca doit découler d’une “démarche sincère”. “C’est un rendez-vous que tu as avec la plante. Il ne faut pas le faire pour le faire, assure-t-elle, on ne fait aucune publicité. Cela fonctionne par le bouche-à-oreille.”

Côté sécurité, les helpers sont là pour veiller au grain, principalement retenir des participant·es qui décideraient de courir très vite et très loin, risquant de se perdre, selon la localisation, au beau milieu de la jungle ou de la campagne. “Ce qu’on fait est dangereux, c’est certain, poursuit Mai Hua. Donc les gens doivent se checker : ne pas être schizophrène, ne pas être sous antidépresseurs, etc. Nous, on se charge de la sécurité afin qu’ils puissent lâcher prise une fois sur place.”

Une sélection est pratiquée en amont, afin d’écarter les personnalités trop jeunes (moins de 25 ans, environ) ou n’ayant pas les bonnes intentions. “On s’est rendu compte que cette plante devenait mainstream. Plein de gens voient la lumière et veulent en avoir”, résume-t-elle.

Guérir un Occident “malade”

Les cérémonies changent de lieu et l’ayahuasca est directement achetée auprès des tribus péruviennes par “des gens de Londres qui y passent de quatre à six mois chaque année”. Lorsqu’on aborde l’accusation d’appropriation culturelle portée contre ces cercles d’Occidentaux·ales se prenant de passion pour l’ayahuasca et sa dimension culturelle, Mai Hua développe la vision d’un monde en crise enfin libéré par les substances psychédéliques.

“Ces tribus péruviennes voient l’Occident comme malade. Elles veulent nous apporter des éléments de guérison. Pour eux, plus les Occidentaux vont guérir, plus ils comprendront l’urgence qu’il y a à sauver la planète et notre rapport aux autres. Les chamans péruviens forment donc eux-mêmes des Occidentaux pour transmettre l’ayahuasca.”

Circuit touristico-thérapeutique

À plus de 9 000 kilomètres de Paris, au Pérou, les rituels d’ayahuasca forment désormais un circuit touristico-thérapeutique, qu’il s’agisse de soigner une dépression, un burn out, de découvrir le Tout-monde, d’accompagner la fin de vie, ou encore de sortir d’une addiction aux drogues (alcool, cocaïne, crack, héroïne, etc.).

À Tarapoto, le célèbre centre Takiwasi accueille des toxicomanes péruvien·nes comme du monde entier depuis 1986, avec l’idée que la désintoxication ne passe ni par la substitution d’une drogue illégale par un médicament légal ni par un unique travail sur le physique, mais par la recherche et l’évacuation de la fragilité voire du traumatisme ayant engendré la toxicomanie.

Les patient·es suivent des rituels de purges, d’ayahuasca, mais aussi de diètes, soit des isolements dans la forêt avec ingurgitation de plantes médicinales prescrites par les chamans du centre. Ces méthodes visent à faire ressurgir des souvenirs qui seront dans un deuxième temps verbalisés auprès de psychothérapeutes et de psychologues.

Se purifier le corps et l’âme

Si les patient·es toxicomanes restent minimum trois mois à Takiwasi, le centre – déclaré association à but non lucratif – accueille également le tout-venant à ces retraites/diètes, et peut ainsi exonérer certain·es addicts dans le besoin du paiement de l’hébergement et des soins.

Le programme à 750 dollars offre la prise d’une plante vomitive le mercredi à 15 h 30, une session d’ayahuasca le jeudi à 21 h, puis, dès le lendemain, un isolement d’une semaine dans une cabane avec ingestion de plantes médicinales dites maîtresses, prescrites en fonction des besoins de chacun·e. L’objectif ? se purifier le corps et l’âme. Une sorte de deux en un.

Apparu dans les années 1960 avec le mouvement hippie, le tourisme chamanique engage plusieurs idées qui se rejoignent : le monde occidental post-révolution industrielle court à sa perte et il faut donc renouer auprès des tribus indigènes une connexion avec la nature maternelle et nourricière ; il faut se purifier pour retrouver l’état primitif qui existe en chacun·e de nous, détenteur d’une forme de sérénité ; il faut se connecter avec l’univers, découvrir le monde invisible, peuplé de l’esprit des ancêtres, des morts et de la nature ; l’industrie pharmaceutique nous abreuve de drogues chimiques labellisées “médicaments” dont il faut se séparer au plus vite.

Une mode comme le yoga ou la méditation

Drogue récréative ou thérapeutique ? L’ayahuasca, alliée secrète du tourisme… chamanique

Dans les années 1990, le tourisme chamanique connaît un premier boom au Pérou, porté notamment par la parution du Serpent cosmique de l’anthropologue canadien Jérémy Narby. “Les locaux ont rapidement compris qu’ils avaient quelque chose à gagner à cet afflux de voyageurs”, retrace David Dupuis, anthropologue spécialiste des substances psychédéliques et de leurs usages, qui étudie l’émergence de ce tourisme singulier.

“Des centres chamaniques se sont créés autour des grandes métropoles d’Amazonie. Des institutions destinées à accueillir des Occidentaux pour des séjours plus ou moins courts avec des codes occidentaux : lits avec moustiquaires, douches, etc.”

Le monde occidental n’étant pas moins en crise aujourd’hui, et les réseaux sociaux ayant diffusé la bonne parole de l’ayahuasca, le tourisme chamanique serait presque en passe de devenir une mode, au même titre que le jeûne, la méditation, le yoga, le veganisme – hallucinations et vomissements en prime –, dans un monde en perte de repères et en quête de sens et de spiritualité.

Au sommet du mont Rushmore

Samuel*, 30 ans, directeur artistique musical dans l’ouest de la France, n’avait, lui, rien de particulier à régler, juste l’envie de tester l’ayahuasca, dont il avait beaucoup entendu parler. En 2016, après avoir trouvé une adresse auprès d’un ami ayant suivi un rituel d’aya pour faire le deuil de sa grand-mère, il se rend au Pérou, au village de Pisac, adossé à la cordillère Urubamba, seul – sa femme, avec qui il effectuait un road trip de huit mois en Amérique latine, n’étant pas partante.

Là-bas s’élève un grand temple percé d’un puits de lumière, dans lequel sont disposés au sol des matelas et des seaux. Une fois le soleil couché, guitare, santour et percussions se mettent en branle. Les verres se remplissent d’ayahuasca. “Ont démarré des effets type champis que j’ai pas mal pratiqués, se remémore Samuel. Pulsation cardiaque, sudation des mains, perception tactile biaisée, nausée, perte de repères spatiaux, équilibre difficile.”

Tout bascule avec la seconde prise, près de deux heures plus tard. “J’ai vécu une dévoration par une racine que je voyais très bien. Une liane hideuse qui me rentrait dans les yeux, les oreilles. Je morflais. Je ne savais pas jusqu’où ça pouvait aller.”

“Je ne sentais plus de séparation entre l’air et mon corps. J’évoluais dans une mer d’atomes, un monde liquide, global, sans frontières, ultra-lumineux.” Samuel

Tout bascule de nouveau lorsque les musiciens troquent la noise brutale, très dark, qu’ils déversaient jusqu’alors pour embrayer sur une musique lyrique. “Je ne sentais plus de séparation entre l’air et mon corps. J’évoluais dans une mer d’atomes, un monde liquide, global, sans frontières, ultra-lumineux. À m’en péter les yeux.”

Samuel finit par vomir, ce qu’il qualifie de “libérateur”. S’ensuit une seconde phase, plus axée sur les souvenirs. Le voici au sommet du mont Rushmore, monumentale sculpture de quatre présidents américains, où des ami·es à lui tentent de lui expliquer qu’il s’agit de son rapport à la démesure. Plus tard au cours de son trip, Samuel comprend qu’il doit se débarrasser de l’anneau qu’il porte à l’oreille.

“Le soleil s’est pointé doucement. Les chamans ont apporté des fruits. Ce n’était pas une descente, juste un estompement. À partir du moment où j’ai pu bouger, je me suis barré du temple et j’ai jeté mon anneau. Le lendemain matin, j’étais en forme. J’ai marché une heure jusqu’au village. Je n’avais rien mangé depuis trente heures, à part quelques fruits. J’étais dans une hyperperception. J’ai rejoint ma femme et je me suis effondré en larmes.”

Ultra-perception

Quelques semaines plus tard, Samuel retente l’expérience dans un autre village, colombien cette fois-ci, Leticia, situé sur le fleuve Amazone. Rien n’est prévu, si ce n’est que l’homme tenant l’auberge où sa compagne et lui sont descendu·es s’apprête à organiser un rituel le lendemain même. Vingt-quatre heures de jeûne, et voici Samuel allongé dans un hamac sous une moustiquaire, en pleine forêt, avec quelques Colombien·nes et le chaman, qui joue de la flûte et chante.

“Je me répandais dans l’univers. J’avais l’impression qu’on me jetait des branches de chromosomes au visage. Je n’étais plus un corps. Je me sentais eau. Puis, je me suis mis à bugger, comme un ordi en surchauffe. C’était proche de l’épilepsie. J’ai vraiment eu peur, j’ai cru que j’allais mourir ou que mon cerveau allait s’arrêter. Là je me suis extrait du hamac et j’ai vomi.”

La deuxième prise lui procure une ultra-perception. “C’est trop démesurément puissant pour pouvoir formuler quoi que ce soit et avoir un projet de mobilité ou d’échange sur le moment. C’est un peu l’état premier. Tu te sens nu. Tu touches ton point zéro et tu peux écrire la suite de ta vie.” Zéro regret, Samuel se dit même “rassuré” à l’idée que l’ayahuasca existe et qu’il puisse y avoir recours pour surmonter d’éventuelles épreuves à venir dans sa vie.

“Certaines plantes sont abordées comme de véritables sujets, dotés d’une personnalité, d’intentions et d’un pouvoir d’agir qui leur sont propres.” David Dupuis, anthropologue

La rencontre entre la demande occidentale et l’offre des tribus amazoniennes crée de l’inédit positif comme négatif. Une expérience sous ayahuasca n’a rien d’un tour de manège, ni d’un petit délire sous MDMA. D’où l’extrême ritualisation de la prise de “la médecine” – comme la surnomme ses adeptes –, qui permet tout autant de fixer un cadre avec des règles à ne pas enfreindre, au risque qu’elle ne se retourne contre vous.

“En Amazonie, la relation des populations autochtones avec les êtres vivants est marquée par l’animisme : ces êtres sont pensés comme habités par des ‘esprits’. Certaines plantes – et notamment les plantes psychotropes – sont alors abordées comme de véritables sujets, dotés d’une personnalité, d’intentions et d’un pouvoir d’agir qui leur sont propres, résume David Dupuis.

Le travail du chaman consiste précisément à négocier les relations avec ces êtres afin d’en obtenir des bénéfices. On est loin des représentations occidentales d’inspiration biomédicale réduisant les substances psychotropes à leurs ‘principes actifs’.

Esprits végétaux

Pour les guérisseurs d’Amazonie péruvienne, ingérer l’ayahuasca, c’est aller à la rencontre d’un être avec lequel on va construire une relation. Et il s’agit aussi de négocier cette relation, car ces ‘esprits’ végétaux sont réputés pour leur capacité de nuire, voire de tuer. Là encore, nous sommes donc loin de la vision romantique d’une nature parfaitement bienveillante qui inspire la plupart des clients occidentaux des centres chamaniques, qui abordent souvent ces pratiques au prisme de l’imaginaire New Age.”

Mai Hua abonde : “Tu ne peux pas faire ça parce que tu recherches de l’agréable. Tu vas sûrement être confronté à quelque chose d’affreux. Mais il n’y a souvent pas de raccourcis pour régler certains problèmes.”

Dans l’univers de l’ayahuasca, toute vision, émotion, sensation est signifiante. Il faut donc prendre le temps de l’analyser, de la disséquer, afin de comprendre ce que la plante a souhaité vous communiquer. Libre à chacun·e de déterminer s’il s’agit d’un esprit extérieur et invisible à l’œil nu qui entrerait en communication avec l’âme alors qu’une partie du cerveau (la rationnelle) serait mise en sommeil, ou bien s’il s’agit tout simplement de l’inconscient over-stimulé sous l’effet d’un puissant psychotrope naturel.

« Malentendu interculturel »

“En Amazonie, ce qui est souvent le plus important pour les populations autochtones qui font usage de l’ayahuasca, ce sont les propriétés vomitives du breuvage, note David Dupuis. Alors que les Occidentaux viennent surtout à la recherche des ‘visions’ et d’expériences psychothérapeutiques. Il y a ici un malentendu interculturel assez massif. Beaucoup d’Occidentaux se montrent déçus par le fait que les guérisseurs locaux ne sont pas très intéressés par l’analyse ou le commentaire de leurs expériences visionnaires. Ceci s’explique aussi par le fait que les visions sont souvent marquées du sceau du secret dans les populations autochtones. C’est une affaire privée, entre la personne et les esprits, et en parler avec d’autres humains pourrait dégrader cette relation. Certains centres ont compris que les espaces de verbalisation de l’expérience manquaient aux Occidentaux et embauchent désormais des psychologues.”

Les centres s’adaptent à leur nouvelle clientèle occidentale, embrassant même une terminologie New Age et les notions de dépression et de burn out. Les chamans, eux, sont de plus en plus nombreux.

“Le chamanisme était en voie de déréliction dans nombre de communautés autochtones de la région, analyse David Dupuis. Parce que l’initiation implique de vivre en forêt pour une longue période avec de nombreuses prohibitions alimentaires, sexuelles, relationnelles. Dans une région marquée par le contexte postcolonial, le chamanisme avait également perdu de son attrait auprès d’une jeunesse plutôt fascinée par la technologie et les biens de consommation occidentaux. Avec l’émergence du tourisme chamanique, le chamanisme est soudain redevenu une ‘carrière’ enviable : l’occasion de s’enrichir, d’acquérir du prestige symbolique, de fréquenter des gringos.” Avec le risque que n’importe qui s’autoproclame chaman et escroque, voire abuse d’une clientèle étrangère souvent dans un état de fragilité psychologique et/ou physique.

De mauvaises rencontres

Les histoires de viols, notamment, sont courantes, même si aucun·e de nos interlocuteur·trices ne souhaite s’étendre sur le sujet… mettant plutôt l’accent sur le fait qu’il faille se tourner “vers des personnes de confiance”, fréquenter “des lieux sûrs”, suivre “les recommandations d’un tiers” et non le ou la premier·ière venu·e qui vous accosterait dans les rues de Cuzco, au Pérou. Car le rituel d’ayahuasca suppose de se laisser aller entièrement aux mains d’un chaman et de son équipe…

En janvier 2020, plusieurs femmes racontaient à la BBC leurs viols sous emprise d’ayahuasca. Parmi elles, Rebekah, Néo-Zélandaise de 20 ans, expliquait comment, alors qu’elle était sous l’emprise de l’ayahuasca, un chaman péruvien l’avait violée en lui assurant que cela lui apporterait “un avancement spirituel”.

Les viols deviennent un tel problème que l’institut américain Chacruna, qui travaille sur les plantes médicinales et psychédéliques au niveau psychologique et anthropologique, a mis en ligne un guide de sensibilisation aux abus sexuels à l’intention des usager·ères d’ayahuasca, disponible gratuitement dans quatorze langues.

Abus sexuels

Il y est entre autres noté : “L’abus des participantes par des guérisseurs et facilitateurs en contexte d’usage de l’ayahuasca, comme toute agression sexuelle, est un abus de pouvoir. C’est une déformation de la relation entre guérisseur et patiente au cours de laquelle le guérisseur utilise sa position de pouvoir afin de satisfaire ses intérêts personnels. Ceci est d’autant plus nocif et choquant que de nombreuses femmes se tournent vers l’usage de l’ayahuasca afin de traiter les conséquences de traumas sexuels survenus par le passé.”

Il y a neuf ans, lorsqu’il lui a fallu se débarrasser d’addictions et d’une dépression post-divorce, Domi*, 47 ans aujourd’hui, s’est tournée vers l’ayahuasca. Après deux cérémonies en Californie, où elle était architecte d’intérieur, la Française s’embarque pour le Pérou, chez un certain Don José.

“Je n’ai pas eu de problèmes particuliers, mais je ne l’ai pas senti. Je ne l’ai jamais revu, et il a d’ailleurs été en prison… Il faut se méfier à mort. L’ayahuasca est une énergie puissante. C’est un grand pouvoir pour des gens qui ne l’utilisent pas dans la lumière.” Et d’ajouter : “Je connais plein d’histoires horribles, de viols notamment. Je connais une personne qui a eu des mauvaises rencontres… Il faut se méfier.”

Pour remédier au problème, celle qui fut éblouie par une near death experience, une sensation de mort imminente, que l’on peut vivre via l’ayahuasca, a tout lâché et organise désormais des cérémonies sur le territoire français avec une tribu brésilienne qu’elle assure 100 % sûre.

“Quand je vois le nombre de personnes qui arrêtent la drogue ou les antidépresseurs et qui trouvent une joie de vivre grâce à l’aya, ça vaut tout l’or du monde.” Domi

“Je prends le risque de la condamnation, c’est ma mission. Quand je vois le nombre de personnes qui arrêtent la drogue ou les antidépresseurs et qui trouvent une joie de vivre grâce à l’aya, ça vaut tout l’or du monde.” Compter 500 euros pour deux jours de cérémonie en France, et de 600 à 800 dollars aux États-Unis, où elle les exporte également. “Si quelqu’un n’a que cent balles, on s’en fout”, précise-t-elle.

L’argent, assure Domi, est utilisé pour acheter des terrains en Amérique latine afin d’y planter de l’ayahuasca et tout mettre en œuvre pour préserver le savoir médicinal des tribus autochtones. Domi monte actuellement deux centres au Mexique qui travailleront avec l’ayahuasca mais aussi le peyotl, un cactus à mescaline, lui aussi porteur de puissants effets psychotropes, “plus doux” selon elle.

Car ce nouvel attrait pour les substances psychédéliques ne concerne pas uniquement l’aya, pas plus qu’il n’est le fait de quelques adeptes isolé·es. De leur côté, la communauté scientifique comme la Silicon Valley commencent sérieusement à s’y intéresser…

* Ces prénoms ont été modifiés.

Le mois prochain, retrouvez la suite de notre enquête sur le renouveau des substances psychédéliques.